Best Seller - juin 2025
Camping
A Pompon et notre jeunesse,
Par Eric Mauvais4h14, juin, banlieue toulousaine. Ce matin-là me rappela les départs à la pêche avec mon grand-père, un mélange de fatigue ankylosée à cause d’un réveil très matinal et l’excitation d’une journée prometteuse de bons moments à partager. Je n’ai jamais compris la raison d’un départ si précoce, sans doute parce qu’elle ne pouvait pas être défendue par des arguments scientifiques irréfutables, mais plutôt par l’envie que la journée soit la plus longue possible, tant la promesse de sa plénitude était alléchante. Et ce matin-là, il ne s’agissait pas de goujon ou de carpe, mais de ma première journée de camping.
A peine levé, je me glissais dans ma nouvelle automobile, sans faire claquer la portière. Elle était prête pour le départ depuis la veille, afin de me concentrer pleinement au trajet, l’esprit dégagé et serein. Je n’avais que quelques semaines de conduite au compteur, et je devais rejoindre mon ami d’enfance pour le vrai départ vers l’océan et notre semaine de vacances.
Après une traversée de routes de campagne agréables et peu fréquentées, j’arrivais à mon point de ralliement, chez Pompon. Le soleil se levait, la lumière était déjà vive, le vent absent, la journée sera chaude. Le QG était en effervescence, l’heure n’était pas au café ou à la tartine, il fallait vérifier l’attache de la remorque, la pression des pneus, compter les assiettes, prévoir les bidons d’eau... Je tentais de me rendre utile dans cet inventaire d’homme d’expérience mais l’heure n’était pas aux hésitations.
« Tu as fait bonne route ? tu es prêt ? »
Je fis une réponse globale « Oui »
Impossible de reculer, en même temps cela tombait bien, car il me tardait de partir.
Au volant, le père de Pompon endossa le rôle du commandant de bord. Homme rompu au départ pour la grande aventure depuis des années, il maitrisait son sujet. Nous étions en confiance et en sécurité. A sa droite, Pompon, le capitaine. Moins capé, mais déjà avec une grande assurance. Il était l’organisateur de cette semaine, avait repéré le trajet, préparé le point de chute, imaginé mon insertion dans cette tradition de campeur où les codes et les rites ne demandent que de nouveaux adeptes. A l’arrière, j’avais toute la banquette pour moi tout seul, j’aurais pu m’affaler comme un ado prépubère, mais j’avais de l’éducation et savais me tenir. Je ne souhaitais surtout pas manquer le moindre instant du transport vers notre terre promise. Il constituait le chemin vers notre première autonomie festive estivale. Mon commandant assurerait le transport et la sécurisation du bivouac et ensuite retournerait en saison de travail, pour lui, les réjouissances seraient pour plus tard.
Le trajet fût calme. L’atmosphère des pins et du sable m’a toujours apaisé. L’effet de l’attraction terrestre n’est pas homogène sur l’ensemble du globe. Le paysage n’était pas varié, un pin, un rayon de soleil, un pin, un rayon de soleil... Mais en restant attentif, quelques pins saignaient de sève récoltée dans des petits pots en terres caractéristiques, des nuages de chenilles processionnaires nichaient au sommet à plusieurs mètres du sol, les aiguilles de pins jonchaient le sol sableux. Nous étions landais.
Comme tout trajet, l’heure arriva. Nous devions arriver, nous arrivâmes.
Les roues de notre véhicule étaient à peine immobiles et sagement garées près de l’accueil de notre camping, « Attendez-moi là, je reviens »
Mon capitaine prit l’initiative sans équivoque. Je restais sans bouger sur ma banquette et j’en profitais pour discuter avec mon commandant sur des notions qui souvent meubles une conversation, mais qui, aujourd’hui, avaient une importance capitale.
« Vous pensez qu’il va faire beau cette semaine ? »
« Mon gars, je pense que vous allez débuter une belle canicule, préparez-vous à du grand beau temps ! »
Je pris très au sérieux ces prévisions. Papa Pompon connaissait la terre, il n’avait pas encore de cheveux blancs mais imposait le respect. Notre avenir hebdomadaire sera propice. A peine, enthousiasmé par cette perspective, je fus surpris par l’apparition de mon capitaine qui rentra brusquement sa tête par la vitre baissée de la voiture. Il me regardait, me fixait d’un air presque agacé, et me lança :
« Bon, tu veux l’électricité ou l’ombre ? »
Encore novice, je dû fournir un effort pour contextualiser cette invective et comprendre sa signification.
« Mais, tu n’avais pas effectué la réservation ? » interrompit mon commandant en interceptant le regard de mon ami. Il reprit à mes yeux ses habits de civil, non pas que j’eusse l’idée de le dégrader, mais visiblement il devait avoir mon aide dans cet épisode, et je me devais de l’épauler.
« Ho putaing », même en devenant landais, mes origines ne pouvaient être totalement masquées. Je pris sur moi la responsabilité de ce dilemme digne d’une interrogation de philosophie. Je rétorquais, « Prenons l’ombre », en pensant aux prédictions du commandant et au regard de mon teint de blond dont le soleil se nourrissait de mes rougeurs. Mon épiderme pouvait virer du rouge vif au rouge uniforme comme bronzage hors catégorie.
Pompon sembla réfléchir, tel le Setter devant une nichée de Perdrix, il marqua un temps d’arrêt. Ma réponse l’a-t-elle surpris ? Il reprit sa vivacité et reparti vers l’accueil pour conclure les formalités.
« C’est bon, j’ai l’emplacement, en avant ! » La porte claqua en même temps que cette exclamation empreinte de satisfaction. Je trouvais cette conclusion un tantinet flatteuse, car il apparaissait que nos veillées potentielles seraient tributaires de l’intensité du clair de lune. Mais le campeur doit s’adapter, une sorte de marque de fabrique qui le pousse à prendre la vie avec quiétude.
Au milieu des pins, notre espace ombragé bercé par quelques rayons de soleil, était magnifique. Mon commandant fit quelques manoeuvres pour garer notre automobile le long d’un pin de plusieurs dizaines de mètre de hauteur. Et dans la foulée, il guida ses deux manœuvres pour détacher la remorque et stabiliser la caravane. Cette étape était visiblement capitale. Elle permettait de vérifier les niveaux pour éviter de glisser dans la couchette et ancrer le socle en cas de grands vents. L’affaire menée par des professionnels avait fière allure, et l’espace de vie était très spacieux. Pour les experts en camping, il s’agissait d’un socle de caravane avec une toile de tente en guise de toit. Nous avions 2 couchages double et un auvent qui pouvait facilement accueillir plusieurs dizaines de campeurs, l’esprit campeur est à la fois jovial et quotidien. Nous étions dans le luxe utile. A chaque extrémité de l’auvent, un frigo. Leurs usages seraient forcément réduits, car, sans être branchés, on ne va pas se mentir, le froid est moins intense. Nous répartîmes une boite de lentille dans celui de gauche et un paquet de biscotte dans l’autre. Quand je vous parle de luxe, l’idée n’était pas feinte. Nous étions ravis, installés dans l’espace et l’atmosphère paisible de la pinède. Mon commandant décida de cet instant suspendu pour prendre congés. Notre automobile garée avec précision commençait son repos hebdomadaire, il se dirigea vers l’accueil pour monter dans une navette en direction de la gare. Auparavant, il nous fit les recommandations d’usage :
« Amusez-vous bien ! »
« Comptez sur nous ! » reprit le binôme en cœur, sourire aux oreilles.
Seuls, mais à deux, nous restâmes, un moment encore, calmes et contemplatifs. Il faut dire que la journée avait commencée tôt et que la première étape de l’installation cochée, nous pouvions écrire la suite de notre aventure.
« Et si nous faisions un footing ? Nous pourrions voir l’océan et les alentours. »
« Très bonne idée, c’est vrai que nous sommes à quelques mètres des milliards de milliards de mètres cubes d’eau, et nous n’avons pas encore vu la moindre vaguelette. Allons-y ! »
Un footing, même à la hâte, demande un minimum de préparatif. Il nous sembla important de nous affubler d’un bandeau. Le mien était rouge, et celui de Pompon aussi. Autant il était emblématique pour des sportifs comme Björn Borg, autant pour nous, moins. Nous partîmes.
Nos premières foulées étaient ambitieuses, cadencées, longues, presque toniques. Il faut dire que nous étions affutés, jeunes et sportifs. Bref, pour un campeur avisé, même de loin, nous étions en canne. Cette ardeur fut tempérée, voir même, légèrement contrariée, par une dunette. La dunette est un terme technique landais pour évoquer la nature du sol de la majestueuse et imposante dune du Pilat. Ici, ça montait dru, mais la distance ne semblait pas infranchissable. Pourtant, comme chacun de nos pas s’enfonçait dans le sable et reculait de la moitié de notre avancée, forcément, la foulée était moins élégante. Pompon, me conseilla de me décaler vers les bas-côtés, proches des fougères. C’était mon ami. Le sol, jonché d’aiguille de pin et de quelques pommes du même arbre, était moins meuble. Nous progressions plus rapidement, en adoptant le style des fondeurs à ski de fond, sans les bâtons, et sans l’anorak, car arrivés en haut, tout en haut, la lumière était aveuglante, le soleil transperçant, la chaleur des Landes nous provoquait. Les yeux mis clos nous percevions au loin Océan et nous entendions le roulis des rouleaux de vagues. En fait, nous étions devant deux océans, un de sable et un H2O. Devant cette découverte pourtant attendue, Pompon ne put retenir une émotion, il lâcha instinctivement :
« Wahou »
Vu la chaleur, et vu qu’elle risquait encore de monter, nous traçâmes vers Océan pour trouver du sable légèrement humidifié et plus compact, encore une technique de Pompon, pour retrouver nos sensations de coureur et justifier nos bandeaux.
Il était 10h32.
...
La ponctuation donne une cadence à un récit. Elle permet de traduire une émotion, de donner une respiration aux mots. Quelques fois, elle vient au secours du narrateur, qui à court d’arguments, balance les fameux trois petits points « ... » pour passer la main à l’imagination du lecteur. Ils peuvent même être précédés chez certains latinistes par cætera « etc. », ce qui d’ailleurs ne serait pas totalement correct car il convient alors de se restreindre à un seul point. Mais ici, que nenni, nos trois petits points « ... » à nous, resteront un mystère, un vide temporel, à un tel point, que nous ne sommes pas sûr qu’il ne faille pas les décompter de notre âge légal, il n’est pas exclu que nous soyons rentrés dans une autre dimension.
14h48.
« Wahou » même interjection que celle de notre arrivée, mais autre ambiance. Pompon me fixe, je ne le vois pas car j’ai du mal à décoller mes paupières, je l’entre aperçois. Et cela me suffit. Il a ses lèvres gonflées et légèrement craquelées, avec un peu de blanc à la jointure de sa bouche et de ses joues. Il a perdu son bandeau, ses cheveux collent sur son crâne, et sa peau semble burinée comme s’il avait vieilli de 10 ans. Je ne connaissais pas encore l’horaire, mais un intervalle de dix ans me parut néanmoins excessif, même dans le sud. Si Pompon avait pris un coup de chaud, sachant que j’étais physiquement à côté de lui, il était probable que j’eusse subi le même traitement. Nature était souvent intransigeante et je dû entendre sans équivoque un second « Wahou ». Clairement, nous nous étions assoupis, tels deux dromadaires sans oasis.
Mon ami était inquiet. Ce sentiment m’envahit car il était évident qu’il ne pouvait pas se voir, ce tourment venait donc certainement de sa perception, en l’occurrence, moi. Sagement, nous mîmes un genou dans le sable, puis l’autre, pour redérouler notre squelette à la verticale et prendre des allures humaines vers notre ombre réconfortante. En rebroussant le chemin parcouru depuis quelques trop longues heures, et en passant de la lumière à l’ombre, nous avons eu le sentiment de rentrer dans une chambre froide. Je tapotais mes joues, mon nez, mon front, même sans avoir de diplôme médical, quand on n’arrive pas à distinguer son nez d’une cloque, l’heure est préoccupante. Pompon n’osait pas trop me regarder tant que le risque sanitaire n’était pas clairement diagnostiqué, il ne voulait pas pouffer. C’était mon ami. Furtivement, je me baissais pour voir une partie de mon front dans le rétroviseur de notre automobile. Nous venions de rejoindre notre camp, désormais, de survie. Heureusement, le miroir n’était pas très net, mais Pompon fût catégorique, il fallait rejoindre l’accueil et son unique magasin pluridisciplinaire : pharmacie, épicerie, boulangerie, carte postale, charbon de bois.
« Bonjour Monsieur, mon ami a dû prendre une insolation. Il a un peu mal à la tête, mais c’est surtout sa peau qui a chargé. Auriez-vous une pommade contre les brûlures ? »
J’étais à côté de lui, certes pas complétement présentable, mais je pouvais encore m’exprimer, afin de montrer qu’il me restait une humanité. Tout n’était pas perdu. C’est le premier sentiment que j’ai eu quand Pompon parla en mon nom. Mon second sentiment fût salutaire, et je continuais à faire mon Bernardo car notre serveur landais usa d’un humour local qui pût provoquer un début de bagarre générale.
« Houla, mais dites-moi, vous êtes sûrs que vous voulez de la pommade ? Vous ne préférez pas que j’appelle les pompiers ? »
Le landais peut être vêtu de blanc immaculé, classe, avec un béret et une ceinture rouge en forme d’écharpe autour de la taille, il peut virevolter au-dessus d’une vachette énervée dans la poussière, dans une ambiance festive de bandas. Mais il peut aussi être vraiment très con. Nous étions, malheureusement, à cet instant, dans cette phase.
De retour au bivouac, deux tubes de pommade en poche, je pris le parti de rependre mon dialogue avec mon rétroviseur. La pommade du premier tube, pourtant de dimension familiale, ne s’étala pas, elle fondait au contact de mon épiderme meurtri. Le début du second tube laissa entrevoir des trainées blanches, je tronquais mon bandeau par un bob rouge, en coton. Je préfère le coton car il passe mieux à la machine et peut facilement sécher, ce qui reste agréable quand on a tendance à transpirer des neurones. Je commençais mon traitement médical.
Ces premières péripéties nous invitâmes au calme. Nous testions tranquillement nos couchages respectifs. L’ombre de l’emplacement, doublé de la toile de tente, apaisait la vivacité de mes rougeurs. Mais cette pause de tranquillité, fût brusquement contrariée.
« Dis-moi, les serviettes de bain, elles n’étaient pas accrochées sur le fil dehors ? »
« Heu, sans doute, je ne me souviens pas »
« Mais si, tu les avais étendues et nous sommes partis en footing ! »
« Peut-être, ou alors nous les avons oubliés sur la plage... »
Pompon n’a pas écouté ma dernière phrase, il a chevauché notre vélo et, en moulinant, il me cria, « Je vais demander à mon père ». Ce vélo était un modèle pratique, il pouvait se plier en deux pour facilement tenir dans la caravane qui était aussi pliée pour le transport. Petit plateau, roues moyennes, grande fourche, selle haute, allure de clown à l’entracte du spectacle, mais pratique. En cette année 1986, le téléphone portable était un concept, pour téléphoner il fallait déjà avoir des pièces de monnaie en Franc, estimer leurs grosseurs et leur nombre en fonction de la durée potentielle de l’appel, trouver une cabine téléphonique disponible. On ne partait pas dans l’insouciance et sans modération pour échanger palabre avec son prochain. Je supposais que mon ami se livrait à cet exercice, mon commandant étant maintenant rentré. Je ne comprenais, ni son empressement, ni le besoin d’en référer en haut lieu. J’attendis sagement, avec mes cloques et mon bob.
Lorsqu’il réapparu, plusieurs dizaines de minutes plus tard. Je reconnu la contrariété de l’organisateur vécu à l’accueil en début de journée. En guise d’explication, je fus servi.
« Bon, j’ai vu avec mon père, ils nous ont repéré. Il faut agir. Je vais démonter la batterie de la voiture. »
« T’es sûr ? »
« Je ne sais pas si j’ai des clefs ou des pipes adaptées... »
Et plutôt que le contredire, vu qu’il n’écoutait pas, je pris la résolution de l’épauler dans ce déboulonnage hautement risqué. Ni l’un, ni l’autre, n’avions une expérience de garagiste et nous soulevions un capot pour la première fois. Notre première expertise fût pour trouver la boite que l’on nomme batterie. Nous étions assez rapidement en osmose, et je suggérai de fêter cette belle victoire par un apéro, mais ma diversion n’eut aucun effet sur la détermination et la vocation naissance de mécano de mon Pompon. En 35 minutes, il réussit à dévisser une vis rouillée et à sérieusement entamer la clef. Il restait 3 vis, pas les plus simples apparemment ; la nuit commençait sa pénombre, j’avais faim. Tous les ingrédients étaient réunis pour que j’agisse et trouve une solution rapidement.
« Ne bouge pas, je reviens » A mon tour d’avoir mon petit secret et la responsabilité des hommes d’actions. En fait, je parti chercher de l’aide chez nos voisins. L’emplacement à côté était à une dizaine de mètres. Nos espaces privés étaient respectés par de beaux arbustes à hauteur d’homme. Ainsi, en franchissant cette frontière naturelle, agréable et odorante, je découvris nos voisins. Ils seraient forcément solidaires, ils étaient des campeurs.
« Bonjour, nous sommes vos voisins et nous sommes en train de démonter la batterie de notre voiture... » Je m’arrêtai. Dans certaines situations, on ressent un décalage. Cela peut arriver lorsqu’on mélange deux boîtes de puzzle ; les pièces, quelques fois proches en couleur ou en forme ne s’emboitent pourtant pas. Devant moi, dix personnes, de tout âge, femme, homme, enfant. A l’allure sympathique, attablées pour partager calmement un repas de famille. Mon intrusion avait provoqué un arrêt sur image, et la tablée me fixait avec un air d’étonnement. Je me remémorai brusquement mes cloques, mes traces de blancs sur les joues et front, et cerise sur mon bob rouge, je compris que j’étais en compagnie des voyageurs du pays de la tulipe. Très sympathiques et souvent d’un physique agréable, ils n’avaient visiblement pas décidé d’apprendre notre langue mélodieuse et riche en accord et exception grammaticale. Comme j’étais le demandeur et pressé, je me plie aux efforts de communication.
« Hi, however, i’m looking for clé anglaise am i not ? »
J’étais plutôt satisfait de cet oral spontané, à part « clé anglaise », mais le retour me laissa dubitatif. Une charmante hollandaise crut bon de rompre ce moment de solitude en me tendant un quignon de pain. En réfléchissant, on peut penser qu’elle n’avait pas compris mon anglais et par compassion avait imaginé qu’un peu d’éléments nutritifs pouvaient m’être bénéfiques. Je préférai évoquer une tout autre version de retour devant mon Pompon, Valdès suait à grosses gouttes.
« Bon, mauvaise nouvelle, nos voisins n’ont pas de clé anglaise. Je te propose, d’arrêter de t’énerver. Cette nuit, je tendrai le bras au travers de notre toile de tente pour avoir une main sur le capot de la voiture. Mais maintenant, nous pourrions penser à manger »
Je pris le pari de cette énormité, car Pompon était en train d’imaginer de faire des tours de garde. Mon initiative, et sans doute la faim, permis d’étouffer ses velléités. La batterie n’avait plus que 2,5 vis et la voiture encore tous ses pneus. Nous décidâmes de déclencher le stand « je fais à manger », il était 21h35, nous étions éclairés par un réverbère commun avec les Hollandais.
Ayant sauté involontairement le repas du midi, et par empressement, négligé le petit déjeuner, nous commencions à légèrement avoir un petit creux, là. Mais avant de déguster un bon petit plat, il fallait réunir deux conditions, trouver de la nourriture et savoir la cuisiner. Notre liberté était totale, et dans cette épreuve nous étions effectivement totalement libres.
L’heure était plus propice à commencer la soirée plutôt qu’à faire des emplettes, nous nous retournâmes vers nos deux garde-manger. Une boite de lentille et un paquet de biscotte. Franchement ? Nous n’avons pas lésiné, nous avons tout pris. La boite de lentille était d’une belle dimension, elle avait dû être achetée en Espagne pour une colonie de vacances. Nous réussissons à l’ouvrir avec la clé abimée de la batterie et la transvaser dans un faitout qui ressemblait à une cocotte-minute. La cuisson fût presque rapide, il était environ 22h20, le réverbère tenait encore le coup.
Notre table était, elle, magistrale, nous pouvions être dix personnes sans se toucher les coudes. Comme nous étions deux, nous prîmes position à chaque extrémité, ce qui n’était pas très pratique pour le dialogue, mais, enfants de bonne famille, nous ne parlions pas la bouche pleine. A ce moment-là, j’ai bien cru que nous passions à table, mais le temps que je m’assois espérant recevoir une louche généreuse de lentille gras double de la part de mon ami qui tenait le faitout, je n’aperçus que son dos, il prenait la direction des sanitaires, avec notre potée. Encore novice avec les coutumes de camping, je m’interrogeai sur l’intérêt de partir vers cette destination équipée de notre repas. J’attendis sagement, attablé, seul avec mes traces blanches, priant que nos Hollandais commençeraient leur veillée sans envie de venir nous secourir.
L’épisode était à mon gout trop long, et je me résignais à manger froid vu le temps d’attente. Il me restait l’impatience du dénouement pour comprendre l’évènement qui se déroulait. Maintenant, je vous l’avoue, dans certaines circonstances, il est préférable de rester dans la méconnaissance. On émet des scénarii, on enjolive, on s’inquiète, mais en restant dans le doute, on arrive à se construire un imaginaire. Ce sentiment peut être plaisant, un peu comme lorsqu’on imagine les scènes ou les paysages en parcourant les vers d’une poésie. La brusque réalité se rappela à moi :
« C’est bon, je me suis occupé de tout, on peut manger » Cette phrase de Pompon sur le retour avec le faitout, aurait dû me réconforter, mais, en fait, elle n’élucidait rien du mystère que je m’empressais de percer :
« Mais tu étais où ? Tu fais quoi ? »
« J’étais au sanitaire car il y a de la lumière, et c’était plus pratique pour égoutter les lentilles »
Je dois vous avouer que je restais sans voix. D’un côté, il était touchant de vouloir bien faire et se démener pour améliorer notre quotidien, d’un autre côté, nous partions déjà avec un sérieux handicap culinaire, qui après cette révélation, ne serait sans doute pas comblé. L’expérience de la première bouchée fût marquante pour le reste de notre existence.
Lorsque je partais à la pêche avec mon grand-père, nous prenions quelques plombs qui étaient de la forme d’une lentille. Leur petite fente volontaire accueillait le fil de la canne à pêche et coincé entre deux dents nous mordillons pour coincer ce plomb et permettre au fil de rester droit dans l’eau afin de voir le bouchon se dandiner au grès des gourmandises du poisson.
Nous avions devant nous, des milliers de plomb, mais aucune canne à pêche.
Nous tentâmes une seconde bouchée, ce n’était pas pour vérifier si elle pouvait s’améliorer gustativement mais uniquement car nous étions portés par la faim. 23h00 était presque consommé, quand nous nous décidâmes à jeter l’éponge. Plus précisément à nous rediriger vers les sanitaires, à deux cette fois, avec faitout et éponge. Là-bas, nous retrouverions de la lumière, une poubelle et notre énergie pour gratter le fond du récipient, nous avons fait volontairement l’impasse pour le déglacer au vin blanc afin d’en faire ressortir les sucs.
00h15, nous étalons nos jambes dans la pénombre de nos couchettes. Le réverbère resterait allumé toute la nuit, il nous avait mal éclairé pour le repas, il a dû sentir notre agacement, il prépara sa vengeance nocturne. Peu importe, nous délaissons la voiture et partons pour une nuit paisible et profonde. Nous venions de terminer notre première journée de camping, il en restait six.